Aller directement au contenu
voicilaFINLANDE

Vie & société

Une initiative unique; Parlement des immigrés

Par Noémie Coppin, novembre 2011

Photo: Heikki Saukkomaa/Lehtikuva
 Le phénomène d’immigration, auparavant marginal, a clairement pris son envol en Finlande au cours des années 90.

Alors que l’immigration s’installe comme le sujet chaud des élections parlementaires de 2011 et tandis qu’aucun candidat immigré n’a jamais trouvé son siège au sein du parlement finlandais, une initiative unique voit le jour.

Mené par sept immigrés vivant sur le sol finlandais depuis plus de 20 ans, le Parlement des immigrés de Finlande (PIF) verra le jour d’ici l’an prochain. L’idée ?

Un parlement propre aux immigrés pour construire une voix unifiée, légitime, audible, pour transformer le monologue actuel en dialogue. Une petite révolution pour la participation des immigrés au sein de leur société d’accueil.

Entretien avec Alexis Kouros, l’un des sept membres fondateurs et rédacteur en chef du journal Helsinki Times.

Quelle est la situation actuelle de l’immigration en Finlande ?

Le phénomène d’immigration, auparavant marginal, a clairement pris son envol en Finlande au cours des années 90. Les chiffres d’entrées sont en constante augmentation, même s’ils sont encore loin des niveaux d’autres pays européens. Dans les années 90, alors que la Finlande atteignait ses 100 000 immigrants, la Suède en comptait déjà un million. Aujourd’hui, les chiffres de part et d’autre ont été multipliés par deux.

La Finlande était, et reste relativement peu connue internationalement, le climat et le langage attirent peu. Mais depuis deux décennies, les populations bougent davantage : une situation socio-économique dégradée, le boom d’Internet et le développement des vols aériens low cost entrent en jeu. Spécifiquement pour la Finlande, les années 90 voient l’explosion du bloc de l’Est : un changement radical pour les populations russes et estoniennes notamment, qui peuvent désormais quitter leur pays. Ils forment aujourd’hui, en Finlande, les deux groupes d’immigrés les plus importants. En premier, les russes, qui comptent 50 000 représentants. Les Somaliens, qui font beaucoup polémique dans les débats concernant la fermeture des frontières, ne sont que 5 000 sur le territoire, ils n’arrivent qu’en sixième position.

Aujourd’hui, l’immigration se place au cœur des discours politiques finlandais : le sujet constituera pour sûr un enjeu crucial pour les prochaines élections parlementaires en 2011. Mais les politiciens parlent entre eux à propos de “nous”, immigrants. Je dis nous car je suis arrivé d’Iran en 1990 pour réaliser ma thèse, j’ai épousé une finlandaise, j’ai fondé une famille, je travaille, mais encore aujourd’hui, je me perçois comme un immigré. Et nous autres, immigrés de Finlande, nous nous heurtons tous les jours aux mêmes difficultés sans avoir de levier politique pour faire changer les choses. Il nous manque une voix unifiée, légitime. C’est le constat qui a donné naissance au Parlement des immigrés de Finlande.

Le Parlement concerne tous ceux qui se perçoivent comme immigrés. Cela peut aussi valoir pour des immigrés de seconde génération ou des enfants adoptés, qui peuvent avoir pleinement la citoyenneté finlandaise mais qui se ressentent pas encore comme « finlandais ». Il faut aussi vivre en Finlande depuis au moins 2 ans. On chiffre entre 80 000 et 100 000 immigrés aptes à élire les membres du Parlement, qui seront au nombre de 60. Il n’y aura pas de quota pour chaque groupe d’immigrés, les élections seront libres et ouvertes, pour une démarche vraiment démocratique. En réalité, le critère ethnique n’est pas si important dans la défense des droits et la parole politique, lorsqu’on constate que les difficultés rencontrées au quotidien par un immigré chinois, vietnamien ou irakien sont très similaires.

Photo: Noémie Coppin
alex
Alexis Kouros, dans son bureau du Helsinki Times. Derrière lui, une céramique persane décrivant la société comme un organisme, et chacun de ses membres comme un organe, œuvrant tous ensemble pour le bon fonctionnement du tout.

Le groupe des immigrés russes pourraient donc bien obtenir la majorité du Parlement ?

C’est possible. Il est sûr que certains groupes seront plus actifs que d’autres, mais nous verrons cela après les premières élections. Au final, l’essentiel est de proposer des réponses communes à des problèmes communs. Peu importe la nationalité et le langage. Celui du Parlement sera double: finnois et anglais. Et qu’en est-il du financement ?

La question du n’a toujours pas été réglée. J’ai entrepris toutes les démarches administratives de création de l’ONG, à mes frais. Pour les frais de fonctionnement du Parlement, l’idée est de demander une participation aux immigrés qui souhaitent participer à l’initiative. Le chiffre de 200 000 personnes ouvre des possibilités non négligeables.

Pourquoi ne pas agir pour le droit des immigrés au niveau des ONG ou du parlement national ?

A l’heure actuelle, le gouvernement cherche des partenaires pour un dialogue, mais il n’y a aucune voix unifiée ou légitime représentant les immigrés. Des individus, des ONG s’expriment, mais ne peuvent porter la voix de tous les immigrés. Un parlement, basé sur une élection démocratique et un débat dans les formes, aura cette légitimité. Une légitimité qui amènera au gouvernement la responsabilité d’instaurer un dialogue.

Le Parlement ne vise pas à remplacer ou à rivaliser avec les ONG ou associations existantes qui défendent les immigrés. C’est simplement un autre outil, unissant tous les immigrés, de cultures et d’origines différentes, autour d’un seul point commun, le fait d’être immigré en Finlande. C’est la même chose pour la société finlandaise. Il y a des centaines d’ONG et il y a tout de même un Parlement. Les deux s’équilibrent. N’oublions pas que la Finlande est un pays d’unions. Chaque profession a la sienne, très puissante, très importante dans le dialogue social. On pourrait voir ce Parlement comme une sorte d’union des immigrants.

Comment l’initiative est-elle perçue en Finlande ?

En Finlande, plusieurs minorités ont déjà leur propre Parlement. Le peuple Sami, en Laponie depuis 1973, les 6% de finlandais suédophones, les îles autonomes d’Aland, et même les finlandais qui vivent à l’étranger. Mais pour ces populations, installées depuis longtemps, parfois avant même les Finlandais, l’initiative a été entreprise par l’Etat et reconnue « officielle » dès le début. Notre démarche est différente et nouvelle. On ne va pas attendre que l’Etat crée de lui-même ce Parlement, cela prendrait des années. On a donc fait le choix d’une ONG pour mettre en place le cadre légal. Notre « Parlement » n’est pas encore officiel, mais une fois qu’il aura prouvé son efficacité et son utilité, nous effectueront une demande d’officialisation auprès des autorités.

Quels sont les principaux problèmes auxquels font face, au quotidien, les immigrés de Finlande ?

Le manque d’intégration. Chaque moment, chaque étape de la vie s’avère plus difficile pour un immigré. En Finlande, un immigré peut prétendre à la nationalité finlandaise au bout de cinq années de résidence dans le pays, en travaillant et en payant des impôts. Son casier judiciaire doit être vierge. Le demandeur doit passer deux tests, un test de langue et un test de « citoyenneté », avec des questions du type « date nationale d’indépendance ». Le test a été soumis aux parlementaires finlandais, et plusieurs d’entre eux ont échoué. Cela questionne la pertinence d’imposer d’un tel test aux aspirants à la nationalité.

Trouver un emploi, une école, une maison est un parcours du combattant. Avec un nom étranger, il est plus difficile de décrocher un prêt dans une banque. Dans toutes les démarches administratives également, il y a préjudice. Par exemple, le doute que font planer sur nous les autorités, au sein même des mairies, des hôpitaux. Les discours à la fois politiques et médiatiques qui forment l’opinion publique sont pour la plupart très primitifs et immatures.

Basés sur des émotions bien plus que sur des faits. Et depuis les années 90, on parle toujours des mêmes choses, de la même façon. L’intégration, la langue, « a-t-on besoin de plus de gens sur le sol national ? », « devrait-on les laisser entrer ou non ? » Les amalgames sont constants entre immigrants illégaux, réfugiés, demandeurs d’asile, regroupement familial ou immigration de travail. Aucune distinction n’est faite dans le débat. Et on confond la question de l’ouverture des frontières avec celle des droits des immigrés légitimes vivant sur sol finlandais. Je suis un citoyen finlandais, j’ai un passeport finlandais, et ce que j’attends du gouvernement, c’est l’égalité avec les autres finlandais. Je demande l’application claire de la constitution, ni plus, ni moins.

Quelles évolutions voyez-vous pour les prochaines décennies ?

Les sociétés occidentales doivent faire face à la question de l’égalité. Aux Emirats arabes unis, 70% de la population est constituée d’immigrants. Au Koweït, le chiffre est de 60%. Mais il n’y a pas de problème. Pourquoi? Car l’égalité n’est pas dans le contrat de départ. Le “contrat de départ”, c’est “vous pouvez venir ici et travailler, mais vous n’obtiendrez jamais la citoyenneté ».

Je ne dis pas que cette attitude soit bonne, je critique juste le revirement de position des sociétés occidentales qui clament le principe de l’égalité et qui, une fois les populations sur place, ne leur accordent pas les droits promis. Il faut être transparent ou changer les règles. L’égalité de chaque citoyen est un principe de base de nos sociétés occidentales. Il devrait être mis en œuvre, à la fois dans les droits et dans les devoirs. Les peines, les sanctions en cas d’infraction aux règles devraient elles aussi être les mêmes.

J’espère que dans les années à venir les immigrés auront des représentants au sein même du parlement finlandais. Pour le moment, il n’y en a aucun. Plus important, aucun parti ne propose actuellement une vision positive de l’immigration. Aucun n’en parle comme une chance humaine et économique pour une Finlande vieillissante. Comme partout en Europe, les immigrés servent de boucs émissaires pour tous les maux sociétaux. Seuls les Verts et le parti suédophone sont plus cléments, sans toutefois s’aventurer trop loin. Pourtant, par une analyse mathématique simple, on se rend compte que d’ici 20 ans, plus de 30% de la population finlandaise aura plus de 60 ans. Le pays a définitivement besoin d’une force de travail, jeune, pour financer les besoins de santé et les retraites de ces nouveaux sexagénaires.

A l’heure actuelle, l’argent, l’information, les trafics en tout genre traversent les frontières sans restriction aucune. La seule chose qui ne peut pas circuler librement, c’est l’Homme. Alors que les pays occidentaux, Finlande comprise, exporte la démocratie aux pays en développement, l’PIF veut agir comme un retour de boomerang. La démocratie rentre à la maison. Et tant mieux, car le dialogue et la réflexion sont toujours bénéfiques.

 
Bookmark and Share

Rate this article:

average: 0 / total: 0

© 1995 - 2014, voicilaFINLANDE
Publié par Finland Promotion Board
Produit par le Ministère des Affaires Etrangères de Finlande, département communication et culture, et l’Ambassade de Finlande à Paris